SIKIDY= un art divinatoire d’actualité à Madagascar

Héritage arabe du 17e siècle, le «sikidy» interpelle les scientifiques… et les politiciens!

/Origines et mode opératoire/
Pratiqué par les Malgaches depuis des siècles jusqu’à nos jours, le « sikidy » (prononcer= sikid’) est un art divinatoire consistant à interpréter des combinaisons de figures géométriques, formées à l’aide de grains alignés un par un ou par paire sur une natte, suivant un système binaire.
Sur l’origine du «sikidy», l’orientaliste Gabriel Ferrand (1886-1935) rapporte que dans certains dialectes arabes, le terme «sikhl» veut dire «figure», «combinaison de figures géométriques», «art divinatoire», à l’origine des mots malgaches «sikily» ou «sikidy».
L’ethnologue Hugues Berthier (1869-1958) – gouverneur général de Madagascar de 1929 à 1930 – a laissé une description précise du mode opératoire, resté immuable à travers les siècles, du «mpisikidy» (le maître de cérémonie du «sikidy»):
* Le mpisikidy s’assied par terre, le visage tourné vers l’Est; il déroule devant lui une petite natte carrée réservée à cet usage; il pose à sa gauche, en tas, les graines de fano (piptadenia chrysostachys) ou de «bois noir» (albizzia lebbeh) qu’il conserve dans un sac de couleur foncée, le plus souvent bleue. Devant lui, il place un fragment de cristal de roche qui possède des vertus magiques indiscutées (les Malgaches en disposent souvent dans leurs demeures, au coin Nord-Est, réservé aux ancêtres et aux prières).
* Après avoir prononcé l’invocation aux ancêtres, le mpisikidy prend les graines de la main gauche et en fait sur la natte quatre tas, puis il enlève successivement deux par deux les graines de chacun des tas; à la fin de l’opération, chaque tas comprend une ou deux graines. Avec ces restes, il forme à sa droite, sur la natte, une première colonne verticale.
* Il recommence la même opération avec quatre autres poignées de graines et obtient une deuxième colonne verticale qu’il dispose à gauche de la précédente puis, par le même procédé, une troisième et enfin une quatrième.
[…]
* Il obtient ainsi le «renin-tsikidy» ou matrice de base du «sikidy», composée de 4 colonnes verticales : 1-TALE («le consultant»), 2-MALY («la richesse»), 3-FAHATELO («le troisième» = frère du consultant), 4-BILADY («le pays»),
* Puis il déduit par lecture horizontale de droite à gauche – voir l’illustration de l’article – 4 nouvelles colonnes nommées respectivement: 5-FIANAHA («l’enfant»), 6-ABILY («la mère»), 7-ALISAY («l’épouse»), 8-FAHAVALO («l’ennemi»).
* Par une série de combinaison binaires entre les 8 colonnes du « renin-tsikidy », il obtient ensuite une seconde matrice dénommée «tera-tsikidy» ou «rejetons du sikidy», composée de 8 colonnes verticales – voir l’illustration de l’article – nommées respectivement : 9-FAHASIVY («l’esprit des morts»), 10.OMBIASA («le devin»), 11.HAZA («la nourriture»), 12-ZANAHARY («le Créateur»), 13-ASOROTANY («le roi»), 14-TOVOLAHY («la foule»), 15-LALANA («la route»), 16-TRANO («la maison »).
NB : pour plus de détails, voir notamment : «Anthropomada : cours de sikidy» http://www.anthropomada.com/cours4.php

/Ethnomathématique/
Connu d’après la littérature orientaliste du 20e siècle, le mode opératoire du «sikidy» intéresse depuis quelques décennies les mathématiciens modernes, comme Marc Chemillier – mathématicien et chercheur à l’Ircam -Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique – qui étudie l’ethnomathématique, c’est-à-dire les mathématiques utilisées dans les arts des sociétés sans écriture : du point de vue statistique, le nombre de tableaux de «sikidy» possibles est de 2 puissance 16 = 65 536, et les 16 colonnes du «sikidy» peuvent s’agencer de 216 manières différentes qui peuvent être générées en un clin d’œil par l’ordinateur, comme le fait Marc Chemillier.
A partir de l’observation des cahiers de divination – aides-mémoire du «mpisikidy» contenant divers types de figures et leurs interprétations rituelles – « le mathématicien s’est plongé dans les milliers de cercles alignés. Il n’y a déchiffré aucun sort, mais il a découvert que ces tableaux obéissent à des principes mathématiques formalisés en Occident sous le nom de la «théorie des groupes» au 20e siècle. » *source : http://liberation.fr/week-end/2007/06/16/belles-maths-innees_96023

/Katibo : maîtres devins Antemoro /
Le «sikidy» étant pratiqué dans toutes les contrées de Madagascar, un consultant peut toujours trouver un «mpisikidy», «ombiasa» ou «mpimasy» – termes synonymes pour désigner les devins-guérisseurs villageois – dans un rayon de 10 kilomètres à la ronde.
Mais historiquement les devins les plus réputés depuis l’ère des premiers royaumes à Madagascar sont sans conteste les «Katibo» (prononcer= katib’) , dépositaires des «Sorabe» – textes historiques et sacrés du 17e siècle, rédigés en alphabet d’origine arabe – issus des lignées royales Antemoro du Sud-Est de Madagascar.
Ainsi le roi Andrianampoinimerina, souverain de l’Imerina sur les Hautes Terres centrales de 1787 à 1810, fit venir des scribes Antemoro pour initier à l’écriture des enfants de la Cour.
Une anecdote de la tradition orale malagasy rapporte qu’un jour le souverain Andrianampoinimerina demanda à ses conseillers devins de prédire l’avenir politique du pays : «Indro ianareo olon-kendry antemoro,mino aho fa azonareo atao ny milaza ny ho avin’ny fitondram-panjakana, manomboka amin’izao itondrako azy izao, ka mitohy hatrany hatrany». Traduction : « Comme vous êtes des sages Antemoro, je crois que vous pouvez prédire l’avenir du gouvernement de ce pays, à partir de mon règne actuel et pour les gouvernements qui succèderont
A cette question, ils lui répondirent : «Fa ankoatra izao fitondranao entinao izao ry Mpanjaka dia hisy ny fitondram-behivavy, ary aorian’ny fitondram-behivavy dia hisy ny fitondram-bahiny, ankoatra ny fitondram-bahiny dia hisy ny fitondran’ny mpiavy, ankoatra ny fitondran’ny mpiavy dia hisy ny fitondrana sadasada. ankoatra ny fitondrana sadasada, dia hiverina amin’ny tompony ny taniny.Aorianan’izay dia hoentin’ny tompony ny tany ». Traduction : «O roi, après ton règne, des reines se succèderont au trône. Ensuite viendra l’ère du pouvoir des étrangers. Après le pouvoir des étrangers, viendra le pouvoir des migrants. Après le pouvoir des migrants, viendra un pouvoir sans qualité. Après le pouvoir sans qualité, la terre reviendra à ses ayant-droit et le pouvoir retournera à ses héritiers.»
D’après les connaisseurs de la tradition, ces devins Antemoro ont vu juste si on se réfère au cours de l’Histoire : qui sait quand la dernière étape annoncée se concrétisera ?

08 Février 2015 par Jean-Pierre Randriamampandry

Catégorie « culture » : A lire aussi https://adygasysystemd.wordpress.com/ady-gasy-1-film-des-cultures-malagasy

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