Madagascar: réformes, grèves & croissance inclusive

Quels enjeux sociopolitiques après le scrutin communal du 21 Juillet 2015 ?

ASSISES DE « RECONCILIATION NATIONALE » OU BOMBE A RETARDEMENT?
Inscrit sur la Feuille de Route SADC cosignée le 17 septembre 2011 par les acteurs politiques malgaches, le processus de « réconciliation nationale » est confié au FFKM (Conseil de Eglises Chrétiennes de Madagascar) par le président Hery Rajaonarimampianina, élu en Décembre 2013.
Rendez-vous est pris au CCI Ivato (Centre de Conférence International d’Ivato) du 28 Avril au 02 Mai 2015 avec près de 2000 représentants issus des rencontres régionales, organisées préalablement sous l’égide du FFKM :
* Premier couac à l’ouverture, marquée par l’absence de l’ancien chef d’Etat Zafy Albert, du président de l’ex-Transition Andry Rajoelina, et sans représentants de l’Assemblée nationale;
* Puis les résolutions lues en assemblée plénière et retransmises sur les ondes nationales le samedi 02 Mai 2015 créent une onde de choc, exigeant notamment la « dissolution de toutes les institutions, sauf le Président de la République » ainsi que « la mise en place d’une assemblée constituante, en vue d’élaborer une nouvelle Constitution ».
* Le lundi suivant, le Bureau du FFKM rectifie le tir et organise une cérémonie symbolique de signature, au cours de laquelle les trois présidents présents aux assises – Didier Ratsiraka Marc Ravalomanana et Hery Rajaonarimampianina – cosignent pour la forme une déclaration édulcorée des « Résolutions d’Ivato » stipulant « l’aménagement des institutions »,à la place du terme « dissolution ».
Mais la rumeur court, et le mal est fait :
* Réunis en urgence le mardi 26 Mai 2015, les députés votent à une majorité écrasante de 121 voix sur 151 une motion de déchéance du Président de la République, accusé notamment d’avoir violé la Constitution. « Situation prévisible » explique le commentateur Mathieu Pellerin, chercheur à l’IFRI interviewé par le quotidien malagasy La Nation (à lire sur www.lanation.mg/article.php ?id=19769), du fait de l’inexistence de groupe parlementaire du parti présidentiel, constitué après son investiture en Janvier 2014.
* D’après les observateurs locaux, ce conflit exécutif/ législatif est aussi révélateur d’« enjeux cachés » afférents aux dossiers inextricables de trafics de ressources naturelles – bois de rose, or, etc – où sont impliqués des noms de parlementaires ayant d’autre part contribué à la victoire de Hery Rajaonarimampianina au 2e tour de la présidentielle en Décembre 2013 !
* Le 12 Juin 2015, la Haute Cour Constitutionnelle publie la décision n°24-HCC/D3 déclarant « recevable » mais « infondée » la requête des 121 députés frondeurs : le lendemain, le Président Hery s’adresse à la nation et réaffirme que selon la HCC « les trois Institutions de la République demeurent dans leurs missions respectives : le Président de la République, le Gouvernement et l’Assemblée Nationale. »
Le clash ne s’arrête pas là, car les députés récidivent le vendredi 03 Juillet 2015 par une motion de censure du gouvernement du Général de brigade aérienne Jean Ravelonarivo, comptabilisant 95 voix sur 112 parlementaires présents : la motion de censure échoue à 7 voix près (pour atteindre les 2/3 de l’assemble soit 102 voix), offrant un sursis au gouvernement dans l’hypothèse d’un remaniement politique, après les Communales du 31 Juillet 2015…

NOUVEAU PAYSAGE POLITIQUE ATYPIQUE ?
En dépit des bras-de-fer répétés entre l’exécutif et le législatif, le processus électoral suit son cours avec l’échéance maintes fois reportée des communales et fixée au 31 Juillet 2015 dans les 1.695 Communes de la Grande Ile, comptant 8.494.614 électeurs au dernier recensement de la CENIT -Commission Electorale Nationale Indépendante de la Transition.
L’enjeu de ces élections locales est crucial pour le parti présidentiel HVM -« Nouvelle Force de Madagascar » – en mal de légitimité après un an et demi au pouvoir, mais également pour la suite du processus électoral soutenu par la communauté internationale: en effet, les maires seront les grands électeurs pour l’élection des 2/3 du Sénat, dernière étape de la mise en place des institutions de la 4e République malgache, d’après la Constitution plébiscitée le 17 Novembre 2010.
Premier bilan après le 31 Juillet 2015 ?
* un scrutin tenu globalement dans le calme, malgré des carences au niveau des listes électorales et des rumeurs controversées de circulation de « bulletins uniques pré-cochés »;
* en milieu urbain : un taux d’abstention record entre 60 à 70 % des inscrits, révélateur d’une démobilisation voire d’une démission citoyenne, face aux difficultés de la crise économique et aux carences d’Etat de droit, selon certains observateurs;
* pour les électeurs qui se sont déplacés (30 à 40% de l’électorat urbain) : les résultats dans les grandes villes sont interprétés par une partie des observateurs comme un VOTE-SANCTION à l’encontre du parti présidentiel HVM, avis non partagé par ses dirigeants qui revendiquent un total de 900 communes (source : orange.mg du 04 Aout 2015) ;
* la montée des forces d’alternance dans plusieurs grandes villes – Antsiranana, Mahajanga, Toamasina notamment – conquises par « l’opposition non déclarée » MAPAR dirigée par l’ex-président de Transition Andry Rajoelina, et par des candidats du TIM, parti de l’ancien président Marc Ravalomanana notamment à Antananarivo, remportée officiellement à 55,9% des voix par son épouse Lalao Ravalomanana ;
* dans les villes moyennes et les communes rurales- au vu des résultats provisoires collectés au compte-goutte par la CENIT-on observe enfin une certaine diversité des élus répartis entre une dizaine de partis et bon nombre de candidats indépendants d’implantation locale.
* A l’issue de la rencontre des 1676 Maires (étant donné qu’il reste encore 19 sièges à pourvoir le 13 Novembre prochain pour cause d’annulation des résultats) au Palais présidentiel le 16 Octobre dernier, le nouveau paysage politique malgache est désormais plus « visible », caractérisé:
** en premier lieu par 70% de taux d’abstention record, qui interpelle la classe politique malgache sans exceptions;
** pour les principales forces politiques en présence, sur les 1676 maires déjà élus: le HVM – parti présidentiel – aligne au final 814 élus maires, soit environ 49% des communes, contre 216 élus maires (13%) pour le TIM -parti de l’ex-président Marc Ravalomanana – et 108 élus maires (6%) pour le rassemblement MAPAR initié par Andry Rajoelina, ex-président durant 5 ans de Transition !
** Autre fait marquant les « indépendants » totalisent 270 élus maires , traduction du désaveu de la classe politique, mais aussi expression d’une forte revendication de démocratie locale, dans le contexte d’enclavement des 22 régions et 119 districts que compte la Grande Ile: à charge aux entités de la (des) société(s) civile(s) de confirmer par les actes leur capacité de constituer un pôle de contre-pouvoir « à la malagasy » …
* Cette nouvelle configuration politique devrait encore évoluer suivant les rapports de forces au niveau des grands électeurs (maires et conseillers communaux) appelés à élire les 2/3 des sénateurs lors du prochain scrutin fixé au 29 Décembre 2015.
* Les prochaines élections – sénatoriales, régionales et provinciales seront désormais gérées par la nouvelle « Commission Electorale Nationale Indépendante » dont les textes de loi ont été voté le 08 octobre dernier par l’Assemblée Nationale avec 85 voix sur 86 députés présents.

D’après les résultats officiels des sénatoriales proclamés le 22 Janvier 2016 par la Haute Cour Constitutionnelle (HCC) , le parti au pouvoir Hery Vaovao ho an’i Madagascar (HVM)gagne 34 sièges – contre 3 sièges pour le TIM de Marc Ravalomanana et 2 sièges pour le MAPAR de Andry Rajoelina -sur les 42 à pourvoir par voie des grands électeurs, le reste composé de21 sénateurs à désigner par le Président de la République : un résultat «sans surprises » pour les observateurs locaux, au vu du mode de scrutin à plus forte moyenne avantageant les « grands partis » (liste des élus à lire sur lexpressmada.com/le-parti-hvm-raffle-34-sieges-au-senat/ )
Au final, la 4e République Malgache poursuit sa route avec en ligne de mire en 2016 (ou 2017 ?) les élections de chefs des 22 Régions, désignés par le pouvoir central depuis la mise en place des régions en 2004 et les élections des Chefs de provinces (six dans la configuration actuelle) …

REMANIEMENT EN VUE DE 2018 ?
La vie politique malagasy est décidément loin d’être un long fleuve tranquille: tandis que les choeurs du camp présidentiel chantent victoire après l’avantage enregistré par le parti présidentiel HVM aux sénatoriales du 29 Décembre 2015, les bailleurs de fonds restent critiques sur les résultats du président Rajaonarimampianina. et de son premier Ministre Jean Ravelonarivo, démis de ses fonctions sans ménagements le 08 Avril 2016… cf orange.mg -demission du gouvernement jean ravelonarivo
Dans la foulée, la nomination le 10 Avril 2016 au poste de premier Ministre de Mahafaly Solonandrasana Olivier – grand commis de l’Etat rompu aux rouages du processus de déconcentration/ décentralisation – et sa nomination cumulée au poste de ministre de l’Intérieur confirmerait les intentions du régime actuel de dérouler le tapis rouge au président-candidat Hery Rajaonarimampianina… à la présidentielle de 2018 ?

BAILLEURS DE FONDS & « REFORMES PRIORITAIRES » …
Un an et demi après son investiture le 25 janvier 2014, le Président Hery Rajaonarimampianina est à la recherche d’un second souffle pour accélérer l’arrivée des financements extérieurs, conditionnés par l’audit du FMI après cinq ans de gestion des finances publiques sous Transition.
* Le rapport du 2e trimestre 2015 de la Banque Mondiale sur la situation économique à Madagascar constate que « le fort rebond économique espéré ne s’est pas réalisé le premier trimestre 2015 […] Le volume de consommation de produits pétroliers a décliné, en particulier le jet fuel, baromètres des activités du secteur touristique. […]« . Ledit rapport note aussi quelques points positifs: […] En premier lieu, les recettes fiscales ont augmenté de 20% au premier trimestre par rapport à la même période en 2014. En second lieu, le déficit commercial s’est réduit. La valeur des importations a diminué de 17% au premier trimestre 2015, grâce à la baisse des cours mondiaux de l’énergie et la baisse des importations de riz. La valeur des exportations a augmenté de 12% car l’augmentation du volume d’exportation de nickel et de cobalt a plus que compensé la baisse des prix, et aussi grâce à de bonnes productions et prix du girofle et de la vanille. […].
Le rapport de la Banque Mondiale conclut ainsi: « Pour réaliser la vision présentée dans le PND (Plan National de Développement 2015-2019), des signaux forts de la part du gouvernement en faveur de la mise en œuvre des réformes prioritaires seront clef.- »
* D’après le FMI, Madagascar n’atteindra pas les 5,5% de croissance pour cette année : « Même révisé à 3,5%, ce taux est encore difficile à atteindre. » d’après la déclaration récente du représentant du FMI à Madagascar, Patrick Imam (source Reuters). Le FMI «souhaite que le gouvernement malgache fasse plus d’efforts concernant les rentrées fiscales, la lutte contre la corruption, la réduction du déficit budgétaire ou encore les réformes structurelles dans le secteur de l’énergie, l’économie de la Grande Ile étant paralysée avec les délestages récurrents…» (source ; zinfos974.com), des réformes « qui permettent de promouvoir la bonne gouvernance et l’Etat de droit, la mise en place d’un environnement propice à l’égalité des chances pour le secteur privé, et encourageant les entrées d’investissements étrangers.[…] » (source : « Lettre d’intention/ République de Madagascar» du 03 juin 2014).
Face aux attentes de la communauté internationale, le défi à relever pour le gouvernement « post- communales » sera donc de mobiliser les ressources locales et externes pour financer les investissements publics, par le biais du Programme National de Développement, dont le slogan est « Croissance inclusive et développement durable », évalué à près de 14 milliards USD pour la période 2015-2019, dont 4 milliards USD à trouver auprès des bailleurs internationaux.
D’après les explications du Ministre des Finances Rakotoarimanana Gervais sur la chaîne télévisée publique TVM, le déblocage de 47 millions USD d’aide à la balance des paiements, suite à la récente mission du FMI à Antananarivo au mois de Septembre dernier, devraient relancer les négociations avec l’ensemble des bailleurs de fonds… en 2016.
… A L’EPREUVE DES FAITS ?
Les conflits syndicaux actuels, notamment à Air Madagascar, aux Services de Domaines et à la JIRAMA -société d’Etat, principal fournisseur d’eau et d’électricité de la Grande Ile -, indiquent les difficultés pour l’exécutif malgache « post-transition » à passer des intentions aux actes en matière de gouvernance économique :
* Dans le cas d’Air Madagascar, il aura fallu plusieurs semaines de grève – avec des impacts irréversibles sur la destination Madagascar en 2016 – avant que le Président de la République intervienne pour « démissionner » le conseil d’administration de la société aérienne nationale et faire lever les sanctions à l’encontre des personnels grévistes, préalable à la restauration du dialogue social et à la redynamisation d’Air Madagascar, mise à mal face à la concurrence régionale !
* Dans le cas des Services des Domaines, le gouvernement joue la montre face aux revendications des personnels des Domaines qui dénoncent la « priorité aux investisseurs étrangers dans le traitement des demandes de terrains domaniaux, au détriment des citoyens malagasy » ;
* Enfin la JIRAMA – ayant récemment fait l’objet d’audit financier concernant des affaires d’attribution de marchés illicites – est actuellement menacée par une grève des personnels, face au manque de transparence des responsables du Ministère de l’Energie sur l’attribution d’une concession d’exploitation de la principale centrale thermique d’Antananarivo à une société américaine.

PACTE DE RESPONSABILITES ?
Dans ce contexte économique difficile, le parti présidentiel HVM confirme sa vision néolibérale « encourageant les entrées d’investissements étrangers » au détriment des intérêts des « fokonolona » (communautés locales en milieu urbain et rural).
Il est encore temps pour le Président Hery d’engager dans les actes un PACTE DE RESPONSABILITES – dépassant la logique de « PACTE DE NON AGRESSION », au sein de la classe politique, prônée dans les schémas actuels – pour créer une SYNERGIE entre les différents corps de la République vers une véritable dynamique de « croissance inclusive ***» :
* impliquant le dialogue social avec les syndicats de travailleurs, actuellement mis à mal par les mesures de répression policière,
* la concertation et la redynamisation économique incluant les PME-PMI, vecteurs de croissance locale,
* et la mise en œuvre du processus de décentralisation avec la participation des communautés de base.
Et ce, en lieu et place des aspersions de gaz lacrymogènes, démonstrations musclées d’éléments des forces d’élite encagoulés et autres expulsions manu militari trop souvent appliquées, qui nuisent à l’image de la 4e République naissante et à la légitimité des autorités malagasy ??
—–
*** CROISSANCE INCLUSIVE : Reflétant l’intérêt croissant et les préoccupations quant aux perspectives d’une croissance équitable, la Banque Africaine de Développement (BAD) a récemment adopté »la croissance inclusive » comme l’une de ses priorités stratégiques pour 2013-2022 afin d’élargir l’accès aux opportunités économiques pour plus de personnes pays et régions, tout en protégeant les groupes vulnérables (l’autre priorité stratégique étant la croissance verte pour assurer une croissance durable).
Dans cette approche, la croissance inclusive est basée sur quatre dimensions : l’inclusion économique, l’inclusion sociale, l’intégration spatiale et l’inclusion politique. (BAD, 2013).-

Ce 05 Août 2015 – réactualisé le 19 Avril 2016 – par Jean-Pierre RANDRIAMAMPANDRY

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Une réflexion sur “Madagascar: réformes, grèves & croissance inclusive

  1. Il est important tout d’abord d’éduquer le peuple.Il faut la démocratie participative stricto sensu.Tout le monde doit présenter son opinion sur les masses-medias que ces soient publics(TVM,RNM) que ces soient privés.On doit appliquer le régime parlementaire et l’alternance sur la place politique que le pacte de responsabilité a suggeré pour qu’il y ait d’équilibre force et on doit y avoir de « check-and-balance »
    C’est le peuple par l’intermediaire des patriotistes qui doivent faire la révolution institutionnelle, éradiquer le diktat institutionnel,nous oter à l’État neopatrimonial qui est un État leviathan.
    Toutefois je souligne que la stabilité politique est un facteur de développement.Que l’objectif des nouveaux élus ne soit pas au combat mais aux echanges des idées devant le peuple malgache.

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