Madagascar Alahamadibe: 2 dates pour le nouvel an malagasy ?

La double date du nouvel an traditionnel fait débat chaque année dans le microcosme culturel malagasy !

Deux mouvances dépositaires des traditions royales de l’Imerina -berceau de l’Etat monarchique du 18e au 19e siècle- revendiquent deux dates distinctes du nouvel an malagasy, l’une célébrée cette année du 09 au 11 Mars 2016 et la seconde tenue les 05 et 06 Juillet derniers : explications et précisions …

/12e au 17e siècle : du Fandroana à l’Alahamadibe/
Selon la tradition orale, les premiers souverains de l’Imerina – royaume situé sur les terres centrales de la Grande Ile jusqu’au 19e siècle – célébraient autour du 12e siècle après JC le « Fandroana » (« Fête du Bain »), héritage de la tradition indonésienne, comme l’indique la racine sémantique « mandru » – signifiant purification du corps, réconciliation – d’après la traditionniste Rabejaona Nosy.
Au début du 16e siècle, le roi d’origine arabe Habib, célèbre pour ses talents d’astrologue et de stratège, chassa les Vazimba (premiers habitants connus des terres centrales de Madagascar) de l’Imerina, créa la citadelle d’Ambohidrabiby – « la cité de Rabiby », à la périphérie nord-est d’Analamanga (devenue plus tard Antananarivo) – et instaura les 12 mois lunaires et le calendrier astrologique d’origine arabe, encore utilisé de nos jours.
La mémoire populaire garde un souvenir de ce souverain, cité par le proverbe : « Aza milaza mahita volana alohan’i Rabiby » qui signifie « Ne prétendez pas détecter le début du cycle lunaire avant Rabiby ».
D’après la tradition orale, le roi Ralambo – souverain de1575 à 1610 de l’Imerina, fils du roi Andriamanelo et héritier de Rabiby – aurait consacré le mois d’Alahamady – mois de sa naissance – comme premier mois de l’année, rebaptisé pour la circonstance « Alahamadibe » (« grand Alahamady »).
/19e siècle : Retour puis suppression du Fandroana/
La Reine Ranavalona III, dernière souveraine de Madagascar de 1883 à 1897, fixa le début d’année au 22 Novembre, jour de son anniversaire (induite en erreur, dit la petite histoire, par ses conseillers évangélistes étrangers !) : la fête royale fut alors rebaptisée « Fandroana » en référence à l’ancienne célébration d’origine asiatiaque. En 1897, année de l’abdication de Ranavalona III suite à l’annexion de Madagascar par la France (1896), la date de la fête royale du « Fandroana » fut transférée par le Gouverneur colonial au 14 Juillet pour signifier l’allégeance du pouvoir royal à la France.

/Un rituel commun dérivé du Fandroana/
Dérivé du « Fandroana », le cérémonial du « nouvel an malagasy » est similaire pour les deux célébrations en concurrence: retraite aux flambeaux («afo tsy maty »), la veille du nouvel an, puis au matin la bénédiction (« fafy rano ») des anciens, le petit déjeuner , mélange de riz, de miel et de lait (« tatao ») symbole de prospérité pour l’année nouvelle.
D’après les traditions orales de l’Imerina recueillies par les traditionnistes malagasy (source : mg.wikipedia.org … Alahamadibe ), le « Fandroana » des temps royaux, organisé à l’occasion du premier mois lunaire d’Alahamady, était composé de diverses activités destinées à renforcer le « hasina » (essence du pouvoir) royal, telles que: a) le bain royal, symbole de purification et de renouvellement; b) le « afo tsy maty » (feu perpétuel) marquant la continuité de la vie entre les deux années lunaires; c) le « lapabe » ou « tsimandrimandry » désignant la liberté de relations sexuelles sans distinction entre les sujets du royaume pendant la nuit de passage au nouvel an; d) le matin du premier jour du nouveau mois d’Alahamady est marqué par le « fafy rano » ou parole de bénédiction des anciens et le partage du « tatao » (riz au lait arrosé de miel) ; e) « santatra » (prémices) et « zara hasina » (échanges symboliques) destinées à renforcer l’allégeance au souverain et les liens de parenté et inter-familiaux (« fihavanana ») ; f) la nouvelle année était ensuite sanctifiée par le sacrifice de zébus consacrés (« omby volavita ») en premier lieu à Ambohidrabiby et ensuite sur le reste des 12 collines sacrées de l’Imerina, dont la viande était partagée à la population, en signe de solidarité familiale (« nofonkena mitam-pihavanana ») ; g) enfin, le « Fandroana » donnait la première place à la célébration des idoles sacrées (« fanandratana ny sampy »), instruments royaux privilégiés notamment dans la stratégie de défense et d’expansion du royaume, dans le contexte de guerres intestines et inter-ethniques, jalonnant toute l’histoire pré-coloniale de Madagascar.
Dans la version du « nouvel an malagasy » actuel, les activités proposées – à savoir «afo tsy maty », « fafy rano » et « tatao » et sacrifice de zébus – constituent en quelque sorte une version lite des anciens rituels, sans oublier par-dessus le désormais « traditionnel » culte chrétien, devenu incontournable… en place et lieu du culte des idoles de jadis !

/Deux mouvances inconciliables ?/
Précision importante à ce stade : comme l’explique la traditionniste Rabejaona Nosy, présidente de l’association Mamelomaso (= sauvegarde du patrimoine) : (source en malagasy : newsmada.com.. rabejaona-nosy.. taom-baovao-malagasy
« En fait il n’y avait pas de célébration du nouvel an commune aux régions de la Grande Ile dans l’histoire malagasy pré-coloniale. En Imerina, par exemple, c’était la fête du Fandroana, qui fut supprimée par la colonisation française. » (traduction libre).
Dans d’autres régions de la grande Ile, on assiste encore à des fêtes rituelles similaires au « Fandroana » royal de l’Imerina, comme le « Fitampoha » ou bain rituel des reliques royales sakalava au nord-ouest de Madagascar (programmé à Belo sur Tsiribihina cette année du 11 au 20 Août 2016) ou encore cycliques comme le « Sambatra » (céremonie collective de circoncision) tenu tous les sept ans à Mananjary (sur la côte sud-est de Madagascar) et pouvant durer jusqu’à un mois entier ;
* Du côté de la « Trano Koltoraly Malagasy » – Maison de la culture malgache – organisateur de la célébration du 09 au 11 Mars 2016, Aimé Rakotondrasoa espère que les Malagasy s’approprieront ces rites à nouveau, dans les régions des hautes terres mais aussi dans le reste du pays : « Les gens n’ont plus l’habitude. On essaye toujours de faire renaitre cette fête et on y arrive petit à petit. ». La Trano Koltoraly Malagasy demande donc l’instauration d’un jour férié pour inciter la population à fêter l’évènement.- (source RFI : http://www.rfi.fr/afrique.. madagascar-le-nouvel-an-traditionnel…) voir video sur youtube
Conviction partagée par le Tangalamena (prince) Patrick Zakariasy, descendant de famille royale de la région Betsimisaraka : « Le nouvel an malgache intervient suivant plusieurs facteurs comme l’astrologie, le cycle lunaire, ou la culture du riz… Beaucoup s’y perdent et ne savent plus à quel moment il a lieu. Cela peut même être à l’origine de certains malentendus. En réalité, il n’y a pas de vraie ou fausse célébration du nouvel an malagasy, puisque la date de ce dernier change selon chaque région qui a sa propre culture. Ainsi, pour éviter justement ces divergences, nous sommes actuellement en pleine négociation pour harmoniser nos points de vue et aboutir à une officialisation générale de cette célébration. Et les démarches administratives nécessaires sont actuellement en cours afin que cette date désignée devienne un jour férié, chômé et payé » (source : newsmada.com :
http://newsmada.com… nouvel-an-malgache-vers-ladoption-dune-date-unique/
* L’autre mouvance, représentée actuellement par l’association des « Zanadranavalona » – descendants de la princesse Ranavalotsimitoviaminandriana d’Anosimanjaka, fille cadette du souverain Andriamasinavalona ( ayant régné sur l’ancienne délimitation de l’Imerina de 1675 à 1710) – martèle qu’elle n’est pas d’accord avec les dates des 09 et 10 mars 2016: « Selon la tradition malgache, qui suit le calendrier musulman, le nouvel an devrait intervenir au mois de juillet prochain, comme il a été célébré depuis 400 ans. » a indiqué Alain Eddy Ravalonarivo, président de l’association Zanadranavalona, lors d’une conférence de presse en mars dernier. (source : newsmada.com :
newsmada.com.. nouvel-an-malgache-la-date-de-celebration-fait-debat/ )
A la différence d’Ambohidrabiby – haut lieu de la tradition royale merina- le village d’Anosimanjaka ne fait pas partie des 12 collines ou des 6 principales collines sacrées – à savoir : Ambohidrabiby, Ambohidratrimo, Ambohimanga, Alasora, Analamanga et Ilafy – mais il est devenu par la force des choses, dans l’histoire malagasy contemporaine, le symbole de continuité de la tradition : d’après l’exposé des motifs avancé par l’association des « Zanadranavalona Anosimanjaka » (vu sur facebook en malagasy
zanadranavalona.anosimanjaka sur facebook
« […]les descendants de la princesse Ranavalotsimitoviaminandriana – ou Zanadranavalona- ont continué la célébration de l’ « Alahamady – nouvel an malagasy » sans interruption depuis 440 ans, même durant la colonisation, suivant la tradition établie par Habib et Ralambo. ». (extrait -traduction libre).

/Calendriers lunaire et grégorien/
Les deux mouvances s’appuient chacune sur leur propre interprétation des astres et du calendrier lunaire pour étayer leurs dires :
* pour la Trano Trano Koltoraly Malagasy », la date de célébration est fixée autour du mois de mars « suivant une tradition établie par le roi Ralambo depuis 540 ans », d’où son officialisation en 2004 par la Trano Koltoraly ; par rapport au calendrier grégorien, le consensus adopté par la Trano Koltoraly Malagasy (et l’Académie Malgache, dit-on ?) pour la fixation de cette date serait celle de « la première lune la plus proche de l’équinoxe du 21 Mars » (source : fr.wikipedia.org/wiki/Nouvel_an_malgache ), soit le 09 Mars sur le calendrier grégorien 2016 (cf. l’affiche du haut en illustration du présent article).
*pour l’association des « Zanadranavalona » : suivant la tradition, la détermination du nouvel an lunaire correspond à la fin du mois de Ramadan, d’après l’enseignement originel du roi Habib. Le chercheur et traditionniste malagasy Rabesata Arima (source en malagasy : canalnews.net/culture/zanadranavalona-anosimanjaka…taom-baovao-malagasy-aminny-09-sy-10-martsa/ ) précise que cette date correspond « à la nouvelle lune du 04 Juillet 2016 à deux heures 1/2, indiquant le début du mois d’Alahamady le 05 juillet 2016 » (cf. l’affiche du bas en illustration du présent article)…

/Point de vue d’un « zanatany »/
Avant de conclure, citons l’avis d’un « zanatany » (mot désignant tout « étranger intégré à la société malagasy ») en l’occurrence Jean-Pierre Domenichini, historien et membre de l’Académie Malgache , observateur-participant de plusieurs cérémonies d’ « Alahamadibe » entre les années 1980 et 2012, auteur d’un article « sur le nouvel an malgache » en 2013 (source : cresoi.fr/Sur-le-Nouvel-An-malgache ), évoquant notamment le « glissement » constaté entre la fête traditionnelle de « l’Alamahadibe » tenue à l’époque vers le mois d’Août et la nouvelle datation de la « fête du nouvel an malagasy » instituée par la Trano Trano Koltoraly Malagasy à partir de 2004 autour du mois de Mars:
« […] En ce qui est des ZanadRanavalona – qui ne sont pas les descendants des reines du 19e siècle mais ceux de Ranavalontsimitoviaminandriana, fille d’Andriamasinavalona que son père plaça à Anosimanjaka –, ils ne sont pas les seuls à célébrer l’Asaramanitra et l’Alahamadibe selon les décisions de Ralambo.
J’y ai assisté de nombreuses fois dans les années 1980 et j’y ai vu, Razakaboana, Conseiller Suprême de la Révolution, y danser autour des zébus sacrifiés. Dans les mêmes années, les Zanakantitra le célébraient à Analanakoho au sud d’Imerintsiatosika : ils étaient plus de 20.000 à assister aux fêtes qui duraient cinq jours avec plusieurs troupes de mpihira gasy ; on pouvait y voir aussi les militaires d’Iavoloha venir avec leur Lada remplir leurs jerricans à la source d’Analanakoho, et nous supposions que leur patron s’était organisé un Fandroana particulier.[nb note du rédacteur: le « patron » en question désigne le président Didier Ratsiraka, alors maître des lieux du palais d’Iavoloha]
A Ambohimanga, j’ai vu aussi en 1990 les Antehiroka célébrer l’Alahamadibe que RFO a filmé et diffusé à la télévision. Dans la région d’Andramasina, on le célèbre encore à Ambatomalaza, Ambohidrazana, Fihasinana, Soavinimerina Manjakavahoaka… L’Alahamadibe y fut fêté le 29 août en 2011 et, l’année étant bissextile, le 19 août en 2012. […]

/Conclusion… proverbiale ?/
Une expression malagasy « fotoan-gasy » – littéralement « rendez-vous à la malagasy » – indique une certaine propension des habitants de la Grande Ile à faire fi des contraintes de temps, si caractéristiques de la civilisation moderne productiviste : la célébration du nouvel an malagasy n’échappe pas à la règle d’après les deux datations distinctes de l’évènement, revendiquées de part et d’autre.
En attendant un hypothétique rapprochement entre les protagonistes, gageons que les tours operateurs – avisés – continueront à profiter de l’aubaine de la cohabitation pacifique – l’esprit du « fihavanana » (liens de parenté inter-communautaires) restant de mise malgré tout – de ces deux fêtes du « nouvel an malagasy», pour le plus grand bénéfice des touristes, nationaux et internationaux !
A VOIR EGALEMENT SUR YOUTUBE « Le culte de Ranavalona à Anosimanjaka_Madagascar (Extraits 1 & 2) » par Andriamanivohasina Rakotomalala = documentaire d’environ 2×15 mn, très utile pour saisir le quotidien de cette sacralité en pays Merina, et plus généralement à Madagascar « Le culte de Ranavalona à Anosimanjaka_Madagascar « 
Ce 15 Août 2016 par Jean-Pierre Randriamampandry

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Une réflexion sur “Madagascar Alahamadibe: 2 dates pour le nouvel an malagasy ?

  1. Un problème majeur en matière d’astrologie malagasy est le manque de références scientifiques (astronomiques s’entend parlant de calendrier lunaire), d’où l’appel à l’aval « d’autorités traditionnelles » ad’hoc et à l’Académie Malagasy », pour valider telle ou telle date censée correspondre au « Taombaovao Malagasy »; une alternative est de consulter les « diary » réputés fiables, par exemple le « Diary MALALASOA 2017″( dépôt légal n°02-12-2016), qui indique le début du mois d’Alahamady – nouvelle lune ou « tsinana » Alahamady le 23 Juin 2017 à 11h 57 mn; on constate une nouvelle fois la divergence avec les dates proposées par la mouvance « pro-« Taombaovao Malagasy au mois de Mars de chaque année ». Le débat est donc loin d’être clos sur cette question qui anime périodiquement le microcosme traditionniste malagasy.
    Pour contact ou commande du « Diary Malalasoa » , qques coordonnées: Orange: 032 04 196 21, 032 04 312 35; Airtel: 033 14 349 53, 033 14 526 90; Telma: 034 51 302 20, 034 14 526 90

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